Parc national des Virunga, RDC, novembre 2020. Sur une bande de terre déboisée près du village de Rusayo, au nord de Goma, des hommes coupent du bois qui sera transformé en charbon. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac

Le charbon de bois : entre trafic et précarité

Parc national des Virunga, le 31 décembre 2020
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Novembre 2020 : sous un ciel nuageux dans la province orientale du Nord-Kivu, Suma, 27 ans, aide son père à ramasser des feuilles mouillées pour recouvrir un monticule de boue, de branchages et de végétation abritant un four de la taille d’une petite case.

À l’ombre tutélaire des volcans actifs de la région, il allume le fourneau et carbonise des piles de bois dense qui donneront en quelques jours du charbon de bois, le « makala » comme on le nomme ici en lingala. Le four à combustion lente doit en produire trois grands sacs de 50 kg, chacun vendu entre 15 et 20 dollars.

Père et fils ressemblent aux travailleurs agricoles du monde entier, tirant une maigre subsistance des terres qui entourent leur village. Mais dans l’est de la RDC, en bordure du parc national des Virunga, ils sont deux petits rouages d’une chaîne de production complexe et très lucrative : leur charbon n’alimente pas seulement les cuisinières de la population locale, mais aussi nombre de conflits et une destruction généralisée de l’environnement.

Parc national des Virunga, RDC, novembre 2020. Sur une bande de terre déboisée près du village de Rusayo, au nord de Goma, des hommes coupent du bois qui sera transformé en charbon. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Parc national des Virunga, RDC, novembre 2020. Sur une bande de terre déboisée près du village de Rusayo, au nord de Goma, des hommes coupent du bois qui sera transformé en charbon. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Parc national des Virunga, RDC, novembre 2020. Un père et son fils préparent un four pour produire du charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Parc national des Virunga, RDC, novembre 2020. Un père et son fils préparent un four pour produire du charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Parc national des Virunga, RDC, novembre 2020. Un père et son fils préparent un four pour produire du charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Parc national des Virunga, RDC, novembre 2020. Un père et son fils préparent un four pour produire du charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Parc national des Virunga, RDC, novembre 2020 Des villageois allument un four pour produire du charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmigna
Parc national des Virunga, RDC, novembre 2020 Des villageois allument un four pour produire du charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Parc national des Virunga, RDC, novembre 2020.  Un four pour produire du charbon de bois au milieu d’une bande de terre déboisée au nord de Goma. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Parc national des Virunga, RDC, novembre 2020. Un four pour produire du charbon de bois au milieu d’une bande de terre déboisée au nord de Goma. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac

Le commerce illégal du charbon de bois, dont le chiffre d’affaires annuel est estimé à 35 millions de dollars, est contrôlé par un réseau criminel qui menace les forêts des Virunga tandis que les populations locales sont prises en étau entre rebelles armés et forces militarisées de l’autorité de gestion de la faune et de la flore, l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN).

Couvrant 7 770 km2, Virunga est le plus ancien parc national d’Afrique et le plus riche en biodiversité, un site classé au Patrimoine mondial de l’Unesco et le refuge de l’espèce menacée des gorilles de montagne.

Divers groupes armés opèrent dans l’est du Congo, mais le Virunga est un sanctuaire particulièrement lucratif pour des entreprises criminelles comme le braconnage de la faune sauvage, la pêche et autres trafics illégaux, essentiellement contrôlés par les FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda), un groupe rebelle associé au génocide de 1994.

« Pendant des années, ce groupe a financé ses activités par l’exploitation de ressources naturelles précieuses, dont les minerais, l’ivoire, le poisson et la marijuana », écrit dans un rapport de 2016 The Enough Project. Cette ONG états-unienne qui dénonce les génocides et les crimes contre l’humanité considère les FDLR comme une « mafia », dont « l’une des activités les plus rémunératrices est le commerce illégal de charbon de bois ».

Parc national des Virunga, RDC, décembre 2020. Des hommes transportent du charbon de bois sur le marché rural de Kulupango. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Parc national des Virunga, RDC, décembre 2020. Des hommes transportent du charbon de bois sur le marché rural de Kulupango. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Marché du charbon de bois à Kulupango, principal fournisseur de Goma, chef-lieu du Nord-Kivu.
Parc national des Virunga, RDC, décembre 2020. Marché du charbon de bois à Kulupango, principal fournisseur de Goma, chef-lieu du Nord-Kivu. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac.

La RDC affichant l’un des plus faibles taux d’électrification au monde, des millions de gens pauvres de la région dépendent entièrement du charbon de bois pour cuire leurs repas quotidiens. Selon le WWF, plus de la moitié du charbon de bois consommé à Goma, chef-lieu du Nord-Kivu, provient de l’exploitation illégale des Virunga, ce qui accélère leur déforestation.

Pour documenter ce commerce, j’ai suivi le processus de bout en bout : la production dans le parc, le transport vers les marchés, la vente puis la livraison aux consommateurs en bout de chaîne. On m’a conseillé de ne pas m’aventurer trop loin du lieu où œuvrent Suma et son père, du fait de la proximité menaçante des FDLR. Une fois les arbres coupés et transformés en charbon des bois, le makala est transporté rapidement vers des marchés ruraux sur des bicyclettes ou des motos surchargées, ou pendant des heures à dos d’homme pour ceux qui ne peuvent s’offrir un deux-roues. Là, il est vendu à des négociants qui en assurent la distribution. Sur les routes qui mènent à Goma, on peut voir des camions, des motos et des vélos croulant sous des monceaux de sacs venus des bastions des milices. Ces petits commerçants motorisés gagnent à peine 2 dollars sur chaque sac de 50-70 kg qu’ils achètent, transportent et revendent dans des villes comme Goma. Le gros des bénéfices va aux groupes armés et aux fonctionnaires corrompus qui contrôlent cette vaste entreprise.

Habituellement, les FDLR contrôlent bûcherons, charbonniers et vendeurs, réquisitionnent les bûcherons et peuvent imposer des taxes mensuelles de 5 à 25 dollars sur chacun d’eux, menaçant ou parfois tuant les récalcitrants.

La déforestation n’est pas limitée à l’est du pays : les habitants de Kinshasa, à 2 500 km de Goma, consomment 5 millions de tonnes de bois par an, selon le Cirad, centre de recherche agronomique français pour le développement. L’urbanisation galopante accentue la pression sur les forêts, qui ont quasiment disparu des collines entourant la capitale.

Le président de la RDC, Félix Tshisekedi, a reconnu le problème l’année dernière : « Vu le taux de croissance de la population et nos besoins en énergie, nos forêts pourraient avoir disparu en 2100. »

Goma, Nord-Kivu, RDC, décembre 2020. Sur leurs motos, ces hommes transportent des centaines de kilos de charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Goma, Nord-Kivu, RDC, décembre 2020. Sur leurs motos, ces hommes transportent des centaines de kilos de charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac

Mais alors que l’État congolais a réagi face aux autres activités illégales des FDLR, comme la contrebande de minéraux ou le braconnage des éléphants, presque rien n’a été fait contre le commerce du charbon de bois, selon The Enough Project qui attribue essentiellement cette inaction à la corruption et à la complicité des autorités.

« En nouant des alliances avec des unités de l’armée et de la police congolaises et en installant leurs réseaux de trafiquants au plus profond des forêts protégées de RDC, les FDLR sont devenus les barons du crime organisé dans la région des Grands Lacs et constituent une menace permanente pour la sécurité des personnes », précise le rapport de l’ONG.

Les gardes forestiers se heurtent souvent à des groupes armés et des dizaines y ont perdu la vie, dont 13 (et 4 civils) lors d’une attaque particulièrement meurtrière en avril dernier.

Les récits de ces affrontements opposent généralement les méchants – les FDLR – aux bons – les gardes des Virunga -, mais ils passent sous silence d’autres raisons profondes à cette violence : conflits territoriaux ou locaux, animosités ethniques entre les communautés Hutu et Nande, incapacité du gouvernement à démobiliser les groupes armés, déplacements et relocalisations de ces groupes face aux offensives qui les visent.

« Chaque attaque contre un groupe armé altère le fragile équilibre du pouvoir entre rebelles, réseaux d’élites associés et communautés civiles souvent de la même origine ethnique que les chefs rebelles, expliquent Esther Marijnen et Judith Verweijen, deux post-doctorantes belges dont les recherches s’appuient sur les communautés locales. Comme les populations autour du parc dépendent de ces activités illégales pour leur survie, et qu’aucune activité de subsistance ne leur est proposée après les opérations militaires, elles ne voient pas d’autre solution que de solliciter la protection des groupes armés pour avoir à nouveau accès à la forêt… Non seulement la montée de la violence augmente l’insécurité pour les habitants, mais menace plus encore la vie des gardes du parc. »

Ce cercle vicieux ne semble pas près de se rompre, même si la RDC a lancé en 2020 un ambitieux projet d’énergie solaire et que le parc des Virunga a accueilli plusieurs centrales hydro-électriques pour réduire les besoins en charbon de bois.

Il en faudra beaucoup plus pour répondre à l’ampleur du problème, et les énergies de substitution ne sont que l’une des recommandations de The Enough Project. Elles doivent s’ajouter à d’autres mesures : renforcement du respect des lois, responsabilité pénale des fonctionnaires, recours à la justice internationale, contrôle des opérations militaires et politique de démobilisation, toutes choses à peine engagées depuis le rapport de 2016.

En attendant, Suma et son père, et beaucoup d’autres comme eux, poursuivront leurs activités, et le charbon de bois continuera à alimenter les foyers, la déforestation et l’insécurité.

Environs de Goma, Nord-Kivu, RDC, décembre 2020. Balume Benjamin, 19 ans (à gauche), vend des brochettes cuites sur un grill à charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Environs de Goma, Nord-Kivu, RDC, décembre 2020. Balume Benjamin, 19 ans (à gauche), vend des brochettes cuites sur un grill à charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Minova, Nord-Kivu, RDC, décembre 2020. Dans sa maison, Charmante prépare un repas sur sa cuisinière à charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Minova, Nord-Kivu, RDC, décembre 2020. Dans sa maison, Charmante prépare un repas sur sa cuisinière à charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Minova, Nord-Kivu, RDC, décembre 2020. Une femme prépare des sambaza, petits poissons séchés, sur sa cuisinière à charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac
Minova, Nord-Kivu, RDC, décembre 2020. Une femme prépare des sambaza, petits poissons séchés, sur sa cuisinière à charbon de bois. © Guerchom Ndebo pour la Fondation Carmignac

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